Contribution: Valery SOB Mouafo prévient :« « Si on y prend garde, la prochaine crise ivoirienne ne viendra pas d’un fusil, mais pourrait venir d’un robinet » »

Face à l’expansion de l’orpaillage clandestin qui menace l’accès à l’eau potable à Bocanda et Agboville, Valery SOB Mouafo, Senior Conflict and Risk Advisor I Civilian Protection Early Warning I Mediation I Environmental Peace | UN & INGO Experience | West & Central Africa | STTA · LTTA · International Staff, met en garde contre une crise sécuritaire. Malgré les répressions et initiatives internationales, le phénomène persiste. Il plaide pour intégrer la gestion de l’eau au cœur des stratégies de sécurité. La rédaction vous invite à lire l’intégralité de la contribution intitulé: « SI ON Y PREND GARDE, LA  PROCHAINE CRISE IVOIRIENNE NE VIENDRA PAS D’UN FUSIL, MAIS POURRAIT VENIR D’UN ROBINET »

I- CONTEXTE

Depuis mai 2026, trois villes ivoiriennes ont vécu la même scène : un préfet qui monte au créneau, une SODECI contrainte de couper la distribution, une population privée d’eau potable du jour au lendemain. Bocanda (environ 292 km Nord d’Abidjan) avec le fleuve N’Zi. Agboville(environ 80 Km N ord d’Abidjan) avec la rivière Agnéby, puis le fleuve Agbo. Dans les deux cas, la cause est la même : « des rejets liés à l’orpaillage clandestin en amont avec une eau devenue trop trouble, trop contaminée, pour être traitée ».

On a l’habitude de lire ce phénomène à travers une grille environnementale : déforestation, mercure, sols dégradés. C’est malheureusement vrai et c’est déjà grave. Mais après douze ans de terrain sur la protection des civils (PoC) de l’Est de la RDC (Bunia à Kalemie, du Bounkani (dans le Nord Est de la Côte d’Ivoire) à Boda ( en RCA) je le lis différemment. Ce n’est pas seulement une crise écologique. C’est un facteur de risque conflictuel que nos systèmes d’alerte ne captent pas encore assez tôt.

II- UN PHÉNOMÈNE QUI A CHANGÉ D’ÉCHELLE

L’orpaillage artisanal n’est pas nouveau en Côte d’Ivoire : il remonte à l’époque coloniale, quand l’exploitation industrielle de l’or échouait souvent et laissait la place à une production informelle. En 1999, les données officielles du ministère des Mines recensaient environ 17 500 personnes engagées dans ce secteur. Le tournant réglementaire arrive avec le code minier de 2014 ; mais ses textes d’application resteront longtemps insuffisants.

À partir de là (2014), la trajectoire s’accélère nettement :

  1. En 2018 : un premier programme national de réglementation, structuré en quatre volets (sensibilisation, fermeture des sites, organisation des communautés riveraines, création d’un comptoir national d’achat d’or) permet d’aboutit à la fermeture de plus de 400 sites clandestins.
  2. En 2023 : sur les dix premiers mois de l’année, les opérations de répression touchent 1 098 sites répartis dans 302 localités, sur 25 régions administratives et le district autonome. Le nombre de sites actifs recensés s’établit alors à 801.
  3. En Mai 2026 : ce chiffre a plus que doublé plus de 1 600 sites actifs sont recensés désormais dans 30 des 31 régions du pays. Le secteur ferait vivre directement ou indirectement près d’un demi-million de personnes.
  4. Bilan économique : selon les estimations officielles, l’État perdrait environ 744 milliards de FCFA par an en fiscalité minière non perçue. Une note d’évaluation stratégique confidentielle datée de juillet 2026 chiffre à près de 4 600 milliards de FCFA la valeur de la production clandestine échappée à l’État sur les cinq dernières années.

Ce que ces chiffres racontent, ce n’est pas seulement une expansion géographique. C’est une mutation : le secteur s’est mécanisé : dragues, pompes aspirantes, excavatrices et structuré en réseaux capables de se redéployer ailleurs dès qu’un site est détruit.

III- CE QUE L’ÉTAT A MIS EN PLACE

Le gouvernement n’est pas resté inactif. Plusieurs leviers ont été activés ces dernières années :

a)     Création du Groupement Spécial de Lutte contre l’Orpaillage Illégal (GSLOI), bras opérationnel de la répression sur le terrain.

b)     Mise en place d’un guichet unique inter-administrations (mines, eaux et forêts, environnement), avec un engagement de traitement des demandes d’autorisation artisanale et semi-industrielle en six mois maximum.

c) Reprise de la délivrance des autorisations d’exploitation artisanale et semi-industrielle, suspendue pendant plusieurs années, désormais adossée à une étude d’impact environnemental et social.

d) Révision en cours du code minier, avec un projet de loi renforçant la répression des infractions, salué par les députés de la Commission des Affaires économiques et financières.

e)     Structuration de la filière commerciale via le SAVOD-CI (Syndicat des acheteurs et vendeurs d’or et de diamants), déployé jusque dans les régions du Nord, avec un mandat explicite de traçabilité, de formalisation des transactions et de « préservation de la paix sociale par la prévention des conflits sur les sites ».

f)      Recours à la surveillance satellitaire des sites pour mieux cibler les opérations.

IV- CE QUE FONT LES PARTENAIRES TECHNIQUES ET FINANCIERS (PTFs)

L’État ivoirien n’agit pas seul. Plusieurs partenaires internationaux structurent désormais leur appui autour de la formalisation plutôt que de la seule répression :

a) Banque mondiale / World Gold Council : signature en juillet 2025 du Partenariat multipartite pour une exploitation minière à petite échelle durable et responsable (MSPI), associant l’État, la Chambre des mines de Côte d’Ivoire et des industriels comme Endeavour Mining et Perseus Mining. Objectif affiché : sécuriser et rendre traçables les circuits de commercialisation de l’or artisanal.

b) Fonds pour l’Environnement Mondial / PNUE : financement, via le Ministère de l’Environnement, d’un Plan d’Action National pour réduire l’usage du mercure dans l’exploitation minière artisanale, dans le cadre des engagements pris au titre de la Convention de Minamata.

c) CEDEAO : appui financier au projet de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées porté par l’Abidjan Legacy Program, lancé à Bouaflé puis étendu à Daoukro, avec un objectif de réhabilitation de 4 500 hectares d’ici 2030.

d) IMPACT (ONG internationale spécialisée en gestion des ressources naturelles) : lancement en 2026 du projet « Fondations pour la Cohésion », qui travaille sur deux ans avec les autorités locales, les coopératives minières et les communautés pour renforcer la conformité, la transparence et l’inclusion . Une entrée par la cohésion sociale plutôt que par la seule répression.

V- DES RÉSULTATS RÉELS, MAIS UN PHÉNOMÈNE QUI CONTINUE DE GAGNER DU TERRAIN

Il faut le dire sans détour : malgré cinq années d’offensive soutenue, seulement plus d’un millier de sites ont été visés par des opérations en 2023. Le nombre de sites actifs a doublé entre 2023 et 2026 : passant de 801 à plus de 1 600. La note d’évaluation stratégique de juillet 2026 le confirme : l’impact réel sur l’économie clandestine de l’or reste très limité. Les exploitants détruits sur un site se redéploient ailleurs et ce, parfois en quelques semaines.

Ce n’est pas un échec de volonté politique. C’est le symptôme d’une approche encore trop centrée sur la répression administrative et pas assez sur la prévention communautaire du conflit et sur les circuits économiques régionaux qui font sortir la valeur du pays.

VI- CE QU’IL FAUT RENFORCER

1) Un système d’alerte précoce centré sur l’eau, pas seulement sur l’or. Les autorités surveillent les sites d’orpaillage par satellite ; il faut aussi surveiller en continu et avec les communautés riveraines elles-mêmes, la qualité de l’eau en amont des points de captage. Des comités villageois formés à repérer les premiers signes de turbidité anormale permettraient de remonter l’alerte avant la coupure et pas après.

2) Des plateformes de dialogue orpailleurs-communautés-autorités locales, territoire par territoire. La formalisation portée par le MSPI et plaidée par la FECOMCI ne suffira pas si elle reste un cadre national déconnecté des dynamiques locales. Chaque bassin versant a ses tensions foncières et ses rapports de force propres. Un mécanisme de médiation local, associant chefferies traditionnelles, exploitants formalisés et services techniques, désamorce des conflits que la répression seule ne fait que déplacer.

3) Une réponse économique aux moteurs du phénomène. Le chômage des jeunes et la précarité rurale restent les principaux moteurs de l’engagement dans l’orpaillage clandestin. Sans alternative économique crédible dans les zones les plus touchées, chaque site détruit sera reconstitué. Les projets comme celui d’IMPACT vont dans ce sens ; il faut les démultiplier et les articuler avec le guichet unique pour que la voie légale soit réellement plus rapide et plus rentable que la voie clandestine.

4) Un volet régional et douanier. Une part significative de la valeur de l’or clandestin sort du pays par des circuits informels transfrontaliers. Sans coordination sous-régionale sur la traçabilité et les contrôles douaniers, l’effort national restera structurellement limité.

VII- LE PROCHAIN DÉPLACÉ(IDP) POURRAIT FUIR UNE RIVIÈRE, PAS UNE BATAILLE

Nos systèmes d’alerte précoce en protection des civils (PoC) ont été conçus pour détecter la violence armée. Ils ne sont pas encore calibrés pour détecter la violence lente que produit la dégradation d’une ressource partagée. Pourtant, Bocanda et Agboville nous montrent la même chose que j’ai vue ailleurs sous une autre forme : « quand l’eau devient rare ou toxique, la cohésion sociale se fragilise avant que les armes n’entrent en jeu ».

La Côte d’Ivoire a désormais les leviers réglementaires, institutionnels et partenariaux pour agir GSLOI, guichet unique, MSPI, projets communautaires. Il lui manque encore le réflexe de traiter l’orpaillage clandestin comme ce qu’il est déjà en train de devenir : un facteur de risque conflictuel à part entière, à intégrer dans nos grilles de prévention pas seulement dans nos rapports environnementaux ou nos statistiques de répression.

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Le chapeau est d’Augustin Tapé, journaliste spécialisé en Genre et Sauvegardes sociales

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