Protection des civils (poc) : la guerre qu’on ne voit jamais venir commence par un point d’eau qui s’assèche, estime Valery SOB Mouafo

Le déplacement climatique n’est plus une simple catastrophe naturelle, mais un accélérateur silencieux de conflits et un enjeu majeur de protection des civils (PoC). L’assèchement des ressources (eau, terres) précède la violence, mais les systèmes d’alerte précoce l’ignorent, arrivant toujours après la crise au lieu d’anticiper. C’est ce que nous indique dans cette contribution, Valery SOB Mouafo, Senior Conflict & Protection Advisor | UN Civil Affairs (MONUSCO) | Protection of Civilians · Mediation · Early Warning (EWRS) | Stabilization & DDR/SALW | West & Central Africa | Open to STTA/LTTA & Field Roles

On continue de raconter le déplacement climatique comme une histoire de catastrophe naturelle : la pluie qui manque, le lac qui recule, les familles qui partent. C’est une histoire rassurante. Elle a un début (la sécheresse) et une fin (l’aide humanitaire). Elle n’a pas d’armes.

Le problème, c’est que ce n’est déjà plus l’histoire qui se joue sur le terrain, nulle part sur la planète. Et c’est un problème de protection des civils (PoC) avant d’être un problème climatique.

UN PRÉCÉDENT MONDIAL QU’ON A MIS DIX ANS À RECONNAÎTRE

Entre 2006 et 2011, la Syrie a traversé l’une des sécheresses les plus sévères de son histoire moderne. Près d’1,5 million de ruraux ont afflué vers les périphéries urbaines de Damas, Alep et Deraa  précisément les foyers d’où est partie l’insurrection de 2011. Les Nations Unies et le GIEC ont fini par documenter ce lien : « le climat n’a pas causé la guerre civile syrienne, mais il en a été un accélérateur silencieux, absorbé dans les statistiques d’exode rural pendant cinq ans avant d’être reconnu comme un facteur de conflit ». Cinq années pendant lesquelles aucun acteur de la protection des civils n’a eu le mandat de lire ce signal comme un signal de protection.

L’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale reproduisent aujourd’hui ce même retard de lecture à une échelle plus grande.

LE BASSIN DU LAC TCHAD : LA DÉMONSTRATION PAR LES CHIFFRES

Le lac Tchad a perdu l’essentiel de sa superficie depuis les années 1960. Selon la Matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le bassin du lac Tchad comptait, en avril 2026, près de 6,5 millions de personnes affectées au Cameroun, au Tchad, au Niger et au Nigeria : plus de 3,3 millions de déplacés internes, 2,7 millions de retournés et plus d’un demi-million de réfugiés. L’OIM elle-même est directe sur les causes : groupes armés non étatiques, pauvreté extrême, sous-développement et changement climatique, agissant ensemble. Ce sont 6,5 millions de dossiers de protection des civils, pas seulement des statistiques de mouvement de population.

Au Nigeria, dans les États de Katsina et Zamfara, l’Outil de suivi de la transhumance de l’OIM documente comment la désertification, le changement climatique et l’irrégularité des pluies ont intensifié la compétition pour les ressources entre agriculteurs et éleveurs une tension qui alimente aujourd’hui des cycles de violence intercommunautaire distincts, mais nourris par le même stress hydrique. Encore une fois : une question de protection, précédée d’un signal climatique ignoré.

Ce ne sont pas des cas isolés. C’est un schéma. Et je l’ai vu se former ailleurs, à plus petite échelle : en Ituri et au Tanganyika (RDC), la pression sur les terres cultivables et les axes de transhumance précède presque toujours l’escalade intercommunautaire pas après elle. Dans le Bounkani-Bondoukou (Côte d’Ivoire), la même tension couve autour de l’accès aux zones agropastorales. Dans les deux cas, les acteurs de la protection des civils arrivent au moment de la violence jamais au moment du stress qui l’a précédée.

CE QUE LES CHIFFRES GLOBAUX CACHENT

Selon le Rapport mondial de l’UNHCR (Tendances mondiales 2025, publié en juin 2026), 117,8 millions de personnes étaient déplacées de force dans le monde à la fin 2025, dont 68,7 millions de déplacés internes liés au conflit et à la violence. Ces chiffres classent presque tout sous « conflit ». Ils ne posent quasiment jamais la question inverse : combien de ces conflits et donc combien de ces crises de protection des civils ont eux-mêmes été précédés d’un stress climatique jamais nommé comme tel dans les systèmes d’alerte précoce ?

C’est précisément « l’angle mort de l’Objectif de développement durable 13 (Mesures relatives à la lutte contre les changements climatiques) et de l’ODD 16 (Paix, justice et institutions efficaces) » : les deux existent, côte à côte, dans deux silos institutionnels différents climat d’un côté, protection des civils et prévention des conflits de l’autre, alors que sur le terrain, en Afrique de l’Ouest et centrale, ils sont déjà la même variable.

CE QUE NOS SYSTÈMES D’ALERTE PRÉCOCE FONT MAL AUJOURD’HUI

Ils sont câblés pour détecter la violence, pas ce qui la précède. Un checkpoint qui apparaît, un discours qui durcit, une milice qui recrute : ça, on le voit, et ça déclenche un réflexe de protection. Un point d’eau qui s’assèche à 40 km d’une zone de tension communautaire latente : ça, presque personne ne le relie au dossier protection des civils. Le climat n’entre dans nos rapports qu’une fois que le conflit a déjà éclaté : « jamais avant », quand l’information aurait encore une valeur opérationnelle pour anticiper la protection, pas seulement pour la déclencher.

Ce n’est pas un problème de données. Les images satellite, les indices de stress hydrique, les cartes de sécheresse existent, et elles sont souvent meilleures que nos rapports de terrain. C’est un problème d’architecture : personne, dans la chaîne d’alerte précoce classique, n’a le mandat de connecter une variable climatique à une variable de protection des civils avant que les deux ne se percutent sur le terrain.

Voici l’un des points sur lequel les organisations et les partenaires au développement devrait prêter plus attention dans le domaine de la PoC, pas en ajoutant une couche « climat » en plus du travail existant, mais en refusant de continuer à traiter la ressource, la terre et l’eau comme des sujets environnementaux pendant qu’ils sont déjà, sur le terrain, des sujets de protection.

La vraie question n’est pas de savoir si le climat va provoquer la prochaine crise de protection des civils en Afrique de l’Ouest ou centrale. Il le fait déjà, et l’OIM le documente chiffre après chiffre au Nigeria, au Cameroun, au Tchad et au Niger. La vraie question, c’est : combien de temps encore la protection des civils va-t-elle continuer à arriver après la bataille, au lieu d’arriver au moment où un point d’eau commence à s’assécher ?

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