Une contribution de Valery SOB Mouafo : »Quand la terre se réchauffe, la paix se fragilise : repenser le peacebuilding à l’ère des crises environnementales »

Dans une contribution dont la rédaction de ZERE INFOS publie l’intégralité, Valery SOB Mouafo pose le problème de la dégradation environnementale et la raréfaction des ressources (eau, terres arables, or) qui alimentent directement de nouveaux conflits communautaires et agropastoraux, comme l’illustrent le Bounkani en Côte d’Ivoire et l’Ituri en RDC. L’auteur est Senior Conflict & Protection Advisor | UN Civil Affairs (MONUSCO) | Protection of Civilians · Mediation · Early Warning (EWRS) | Stabilization & DDR/SALW | West & Central Africa | Open to STTA/LTTA & Field Roles, plaide pour intégrer l’écologie et l’autonomisation des jeunes au cœur des stratégies de prévention et de paix.

Un constat de terrain qui dérange…

Sur les terrains d’Opérations où des fosses communes que personne n’avait anticipées. Pas parce que les signaux manquaient, mais parce que Nos regards à tous étaient tournés ailleurs vers les groupes armés, les milices, les rebellions, les motivations ethniques, les agendas politiques… pendant que : « Mère terre » elle-même devenait l’enjeu silencieux du conflit.

« De l’eau continue de couler sous Nos ponts… », à plus de 4 000 kilomètres de là, dans le région du Bounkani, au NE de la Côte d’Ivoire, On observe la même dynamique se rejouer sous une forme différente : des éleveurs transhumants burkinabè (Peuple frère), fuyant l’insécurité dans leur propre pays, s’installent durablement avec leur bétail dans une région où l’eau et la terre arable se raréfient déjà. Le système d’alerte communautaire déployé par l’OIM et le PNUE y a recensé plus de 173 000 têtes de bétail transhumant et trois quarts des informateurs locaux interrogés évoquaient une probabilité de conflit agropastoral.

Deux terrains, deux typologies de ressources, une même mécanique : quand l’environnement se dégrade ou se raréfie, les mécanismes traditionnels de cohabitation craquent les premiers et c’est rarement l’enjeu écologique en tant que tel qui déclenche la violence, mais l’incapacité des dispositifs de gouvernance à absorber la pression qu’il génère.

Pourquoi ce nexus est devenu incontournable en 2026

Le secteur a longtemps traité l’environnement et la sécurité comme deux silos distincts l’un relevant des agences de développement, l’autre des mandats de (PoC) protection des civils. Cette frontière s’effondre, et l’actualité récente le confirme avec une brutalité particulière.

Dans l’Est de la RD en Ituri, l’Or n’est toujours pas la cause profonde du conflit les recherches de l’IPIS le confirment depuis plusieurs années déjà : les hostilités dans le territoire de Djugu ont démarré en zones agropastorales avant de migrer vers les sites aurifères. Mais l’extraction est devenue le carburant qui prolonge la guerre. (Fin avril 2026), l’arrestation de onze ressortissants chinois exploitant illégalement l’or à Nizi a rappelé que les sites miniers, les routes d’évacuation et les centres de négoce sont désormais des points de contrôle territorial à part entière, dans une province où plus de 920 000 personnes sont déplacées et où la fragmentation de l’autorité publique laisse le champ libre à une économie de guerre parallèle.

Dans le Bounkani, la dynamique est inversée mais le mécanisme est identique. Ce n’est pas l’exploitation d’une ressource qui alimente le conflit, mais sa raréfaction climatique conjuguée à des déplacements de population régionaux. La région cumule trois vulnérabilités structurelles que l’Indice de Solution et Mobilité a documentées entre 2023 et 2024 : insuffisance des services sociaux de base, précarité sécuritaire et tensions communautaires croissantes autour de l’accès aux ressources naturelles, exacerbées par les effets du changement climatique.

C’est exactement le type de dossier que les agences onusiennes, l’Union africaine et les bailleurs bilatéraux cherchent aujourd’hui à structurer en interne non pas comme un point isolé dans un mandat de protection des civils( PoC), mais comme un axe transversal de la programmation paix-sécurité-climat.

Trois mécanismes pour piloter, et non subir, ce nexus

1. L’alerte précoce environnementale communautaire

Le dispositif TTT (Transhumance Tracking Tool) déployé dans le Bounkani depuis 2024 illustre ce qu’une alerte précoce bien construite peut produire : un réseau de sentinelles communautaires remonte les incidents liés au mouvement du bétail vers les comités locaux de gestion des conflits, permettant une prise en charge avant dégénérescence. Un atelier de restitution tenu à Bouna en mars 2026 a confirmé que l’outil offre désormais une lecture plus précise des dynamiques de transhumance, facilitant la prise de décision locale.

C’est un mécanisme transposable. En Ituri, l’absence d’un dispositif équivalent de suivi des mouvements vers les zones aurifères a directement contribué à l’expansion territoriale des groupes armés vers les sites miniers entre 2020 et 2021 un glissement que des données de monitoring en temps réel auraient pu signaler aux acteurs humanitaires et de protection bien plus tôt.

2. L’articulation entre autorités coutumières et dispositifs formels

À Bondoukou, en juin 2025, le préfet a officiellement scellé une réconciliation entre éleveurs et populations du village de Tambi un conflit agropastoral vieux de trente ans. Ce qui a permis cette percée n’est pas une intervention extérieure massive, mais le travail de proximité d’une sous-préfète qui a su rétablir le dialogue entre les parties. Dans le département de Bouna, les autorités locales rappellent systématiquement que les chefs de village président les commissions villageoises de conciliation et constituent la première instance de règlement des différends éleveurs-agriculteurs.

Ce modèle d’articulation autorité coutumière en première ligne, appui technique et financier des agences internationales en second niveau est précisément ce qui a fait défaut en Ituri, où l’effondrement de l’autorité publique a laissé un vide que ni la chefferie traditionnelle Hema-lendu, fragilisée par des décennies de manipulation politique, ni l’État de siège imposé depuis 2021, n’ont pu combler.

3. La gouvernance des ressources comme outil de prévention, pas seulement de réparation

La gouvernance minière artisanale à Djugu reste aujourd’hui largement informelle malgré l’état de siège, en grande partie parce que les textes encadrant l’exploitation ne sont pas respectés et que les intérêts des acteurs en présence autorités locales, groupes armés, exploitants, services de sécurité divergent structurellement. Un mécanisme communautaire de traçabilité, proposé par des chercheurs de la région, viserait à documenter les flux d’or depuis le site d’extraction jusqu’au point de négoce, réduisant l’opacité qui permet aux groupes armés de taxer la production à hauteur de 20 à 30 % de sa valeur.

C’est le même principe qui sous-tend les meilleures pratiques de gouvernance pastorale dans le Bounkani : rendre visible ce qui était invisible, pour que la régulation devienne possible avant que le conflit n’éclate.

Le chaînon manquant : faire des jeunes les pilotes de ce nexus, pas seulement ses victimes

Il existe un troisième fil qu’aucune analyse environnement-conflit ne peut sérieusement ignorer aujourd’hui : celui de la jeunesse. La résolution 2250 du Conseil de sécurité, adoptée en 2015, a posé un principe simple mais longtemps négligé sur le terrain les jeunes ne sont ni de simples victimes des conflits liés aux ressources, ni des recrues potentielles pour les groupes armés qui les exploitent, mais des acteurs légitimes de la prévention, organisés autour de cinq piliers : participation, protection, prévention, partenariats, réhabilitation et réintégration.

En Ituri justement, ce cadre a pris une forme concrète très récente. Du 23 au 25 février 2026, un atelier tenu à Bunia a permis aux délégués des cinq territoires de la province de s’approprier le Plan d’Action Provincial de la résolution 2250, élaboré par le Conseil provincial de la Jeunesse avec l’appui de la Section des Affaires Civiles de la MONUSCO. Les engagements qui en sont issus ne relèvent pas de la déclaration d’intention : campagnes de désolidarisation des jeunes vis-à-vis des groupes armés, comités de vigilance jeunesse chargés de documenter et signaler les abus dans les camps de déplacés, installation de mécanismes d’alerte précoce pilotés par des jeunes eux-mêmes.

C’est précisément là que se referme la boucle avec le nexus environnemental. Les jeunes désœuvrés de Djugu, faute d’alternatives économiques, constituent le réservoir de recrutement privilégié des groupes armés qui taxent l’exploitation aurifère illégale. Dans le Bounkani, ce sont aussi des jeunes éleveurs ou agriculteurs en concurrence pour des ressources qui se raréfient qui portent le poids des tensions agropastorales, mais qui pourraient tout autant porter les dispositifs d’alerte communautaire comme le TTT, s’ils étaient structurellement associés à leur gouvernance plutôt que cantonnés au rôle de bénéficiaires passifs.

Piloter le nexus environnement-paix sans intégrer l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité revient à traiter le symptôme sans s’attaquer au mécanisme qui le reproduit génération après génération. Les bailleurs et agences qui structurent aujourd’hui leur programmation autour de ces trois dimensions conjointement climat, paix, jeunesse sont précisément ceux qui ont compris que la durabilité d’une paix se mesure à la capacité d’une société à transmettre ses mécanismes de régulation, et non simplement à les imposer depuis l’extérieur.

Ce que cela signifie pour les organisations qui recrutent sur ce nexus

Le terrain m’a appris une chose que les cadres théoriques peinent à transmettre : le nexus environnement-conflit ne se pilote pas depuis un siège régional. Il exige une compétence rarement réunie chez un même profil la lecture fine des dynamiques de Protection des Civils, la maîtrise des mécanismes d’alerte précoce communautaire, la capacité à articuler gouvernance traditionnelle et dispositifs institutionnels formels, et une compréhension opérationnelle de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité comme levier de durabilité plutôt que comme volet annexe.

C’est cette articulation qui transforme un conflit environnemental latent en opportunité de cohésion plutôt qu’en facteur d’escalade. Le Bounkani le démontre déjà, modestement mais concrètement. L’Ituri, lui, paie encore le prix de son absence.

La paix durable, dans les contextes que je connais, ne se construit pas en traitant l’environnement comme une variable annexe du conflit. Elle se construit en le plaçant au centre du dispositif de prévention avec les mêmes outils de rigueur, de présence terrain et de redevabilité que ceux que nous appliquons à la Protection des Civils.


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